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Numéro 2 | Désordre en pagaille

Dés ordres ?

: Notations en pagaille

 

G w i l h e r m  Pe r t h u i s

 

Notre numéro d'Hippocampe consacré au Dés ordres ?, rassemble des

contributions de natures très différentes, qui questionnent l'ordre dans

la création. Une technique d'écriture « désordonnée » permettra de prolonger

ces problématiques : la notation. Rassemblées dans ces quelques

lignes, des idées prélevées de manière aléatoire dans nos souvenirs...

Jo Delahaut (1911-1992), Ordre simple n° 4, 1964, bois peint en

blanc, Bruxelles, Musée Royale d'art moderne. Deux éléments de

bois superposés | formes simples : un rectangle, un cercle tronqué

– de manière à ce qu'il ne déborde pas. Exposé à la verticale

comme un bas-relief : les deux éléments sont de même nature et

condensent une dimension narrative équivalente. La forme en

contact avec le mur a déterminé celle du second morceau collé.

Dénuement de sens. Degré zéro de l'art. Curseur de l'abstraction

dépassé. Et pourtant un désordre introduit dans le regard : la lumière.

Les lignes protubérantes développent un jeu d'ombres et

de lumières. Qualité fondamentale et primaire de la peinture. La

lumière qui engendre toujours une ombre, donne de la consistance

à l'objet, le spatialise en lui offrant un lieu, puis l'inscrit dans le

temps : le raccroche aux conditions essentielles d'une fiction.

Le retour à l'ordre en peinture est une période assez morose qui

voit la réalisation d'oeuvres peu ambitieuses plastiquement et

extrêmement référencées, à la sortie des années dramatiques de

la guerre. L'audace des compositions cubistes de Picasso cède la

place à de grandes figures néo-classicisantes ingristes. Les nouvelles

recherches spatiales, mettant en scène plastiquement la

richesse du medium peinture, qui permet de condenser dans un

même espace deux angles de vue qui ne peuvent pas être perçus

simultanément dans la réalité, confèrent au cubisme de Picasso la

possibilité de prolonger les questionnements autour du paragone,

débattus dans toute l'histoire de l'art.

 

Un autre levier historique est utilisé plus tard par le même auteur,

dans la figuration de personnages massifs qui oscillent entre influence

antique de par le choix des thèmes, et influence du dessin d'Ingres

de par l'intérêt porté à la carnation et au corps.
L'ordre pictural des

années 1920 est sévère pour Picasso, mais bref, les questionnements

relatifs aux propriétés intrinsèques à la peinture ayant été, à nouveau,

rapidement exploités.

L'architecture a longtemps été régie par le système des ordres. Le dorique,

le ionique et le corinthien sont les trois principaux | inventés

il y a près de 3000 ans. Il s'agit des éléments qui organisent et structurent

un bâtiment et qui fixent des rapports de proportion : des

canons. Les ordres sont définis par des composantes architecturales

telles que la métope, le chapiteau, la corbeille, le fût de colonne, ou

sa base. Le dorique est simple, sobre, stable, masculin, peu orné; le

ionique plus élancé, à volutes, féminin; le corinthien est noble, végétal,

prestigieux. L'ordre devient colossal lorsqu'il se déploie sur deux

niveaux en façade. La superposition des ordres dénote le statut du

propriétaire. Comment se manifeste le retour à l'ordre en architecture

?

Jean Cocteau nous rappelle à l'ordre en 1926. Le Rappel à l'ordre développe

des concepts théoriques autour des propriétés de l'écriture

poétique. Cocteau démontre la puissance de la poésie pour transcender

le monde. Une écriture sortant du commun devant permettre

l'émergence de nouveaux regards.

 

D'ordre, il en est question dans une analyse du Verrou
de Fragonard

de Daniel Arasse. Il emploi à plusieurs reprises le terme inverse « désordre

», pour évoquer le comportement du drapé rouge qui s'enroule

sur le lit. La psychologie des personnages pouvant être comprise, selon

Pierre Rosenberg, dans le noeud textile : « le désordre indique

le reste du sujet ». Le détail est un outil plastique qui permet de

condenser une charge sémantique importante, tout en dégageant les

zones principales de la peinture, de l'enjeu essentiel de l'oeuvre. Le

désordre d'une partie du lit suffisant à rendre compte de la relation

sulfureuse entre les deux personnages. Le détail du verrou prenant

lui aussi la valeur de synecdoque : l'ouverture de la femme à l'homme

étant condensé dans un objet de clôture. L'érotisme de Fragonard

s'ordonne autour de détails qui codifient la scène et permettent de

figurer le non représentable. Pour Arasse le drapé est « un pan de

peinture où prend figure la pulsion des personnages ».

Un procédé perspectif très particulier pose la question de l'ordre

et du désordre dans la production d'images : l'
anamorphose. Jurgis

Baltrusaitis en donne la meilleure définition, il s'agit de « déformer

l'image jusqu'à son anéantissement, de sorte qu'elle se redresse

lorsqu'on la regarde d'un point de vue déterminé ». L'artiste met

en scène du désordre en traçant un ensemble de lignes et de formes

chaotiques qui paraissent ne pas avoir de référents. Le spectateur

expérimente l'image, « prend position », agit physiquement, pour

faire surgir un sens dans un amas de signes déstructurés. L'ordre de

l'image dépend de la place occupée par le regardeur. Le procédé anamorphosique

instaure une relation temporelle à l'oeuvre spécifique.

L'observation d'une gravure anamorphosée d'Erhard Schoen nécessite

une manipulation de la feuille imprimée. Il n'est pas possible

de saisir instantanément l'intégralité du signifié de l'image, car le

signifiant complexifie sa perception et le déploie dans le temps. Le

jeu très ordonné de l'anamorphose désoriente le spectateur puis le

fait sourire. Il offre la possibilité de développer une double lecture

de l'image en associant un portrait de Charles Quint déformé et un

large paysage proche des territoires qu'il dirige.

 

 

Jean Cocteau, Le Rappel à l'ordre, Paris, Stock, 1926 | Daniel Arasse, Le Détail, Paris, Flammarion,

1992 | Pierre Rosenberg,

Fragonnard, Paris,RMN, 1987, Jurgis Baltrusaïtis, Anamorphoses,

Les perspectives dépravées

, Paris, Flammarion, 1987
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