(...) Dans un musée de sculpture ou de peinture, il me semble toujours
que certains recoins perdus doivent être le théâtre de lubricités cachées. Il serait
bien aussi de surprendre une belle étrangère à face-à-main, qu'on aperçoit de dos
contemplant quelque chef-d'oeuvre, et de la posséder ; elle resterait, apparemment,
aussi impassible qu'une dévote à l'église ou que la goule professionnelle qui, après
avoir consciencieusement fait le travail pour lequel vous l'avez payée, se penche sur
la blancheur de la toilette afin de libérer sa bouche souillée, puis se brosse vigoureusement
les dents et crache encore, avec un bruit mou qui tout ensemble vous fait
défaillir et vous fait froid au coeur.
Rien ne me parait ressembler autant à un bordel qu'un musée. On y trouve
le même côté louche et le même côté pétrifié. Dans l'un, les Vénus, les Judith, les
Suzanne, les Junon, les Lucrèce, les Salomé et autres héroïnes, en belles images figées
; dans l'autre, des femmes vivantes, vêtues de leurs parures traditionnelles, avec
leurs gestes, leurs locutions, leurs usages tout à fait stéréotypés. Dans l'un et l'autre
endroit on est, d'une certaine manière, sous le signe de l'archéologie ; et si j'ai aimé
longtemps le bordel c'est parce qu'il participe lui aussi de l'antiquité, en raison de
son côté marché d'esclaves, prostitution rituelle. (...)
Michel Leiris,
L' Age d'homme, Paris, Gallimard, 2007, p. 59-60