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Numéro 3 | citation Leiris

(...) Dans un musée de sculpture ou de peinture, il me semble toujours

que certains recoins perdus doivent être le théâtre de lubricités cachées. Il serait

bien aussi de surprendre une belle étrangère à face-à-main, qu'on aperçoit de dos

contemplant quelque chef-d'oeuvre, et de la posséder ; elle resterait, apparemment,

aussi impassible qu'une dévote à l'église ou que la goule professionnelle qui, après

avoir consciencieusement fait le travail pour lequel vous l'avez payée, se penche sur

la blancheur de la toilette afin de libérer sa bouche souillée, puis se brosse vigoureusement

les dents et crache encore, avec un bruit mou qui tout ensemble vous fait

défaillir et vous fait froid au coeur.

 

Rien ne me parait ressembler autant à un bordel qu'un musée. On y trouve

le même côté louche et le même côté pétrifié. Dans l'un, les Vénus, les Judith, les

Suzanne, les Junon, les Lucrèce, les Salomé et autres héroïnes, en belles images figées

; dans l'autre, des femmes vivantes, vêtues de leurs parures traditionnelles, avec

leurs gestes, leurs locutions, leurs usages tout à fait stéréotypés. Dans l'un et l'autre

endroit on est, d'une certaine manière, sous le signe de l'archéologie ; et si j'ai aimé

longtemps le bordel c'est parce qu'il participe lui aussi de l'antiquité, en raison de

son côté marché d'esclaves, prostitution rituelle. (...)

 

Michel Leiris,

L' Age d'homme, Paris, Gallimard, 2007, p. 59-60
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