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Christian Rümelin
L'édition allemande de « De Remedius utriusque fortunae », parue à Augsbourg en 1532, est pour différentes raisons un livre remarquable.[i] C'est une des premières publications non-théologiques et non-scientifiques qui soit entièrement illustrée.[ii] Même s'il ne fut publié qu'en 1532, l'histoire de la production de ce livre commence une dizaine d'années auparavant et avec d'autres éditeurs que Steiner. Il ne s'agissait pas là de la première édition du texte, qui avait été publiée probablement déjà en 1475 à Strasbourg en latin,[iii] ou partiellement en allemand en 1478 et 1516. En 1519 Grimm et Wirsung, deux éditeurs d'Augsbourg, décident de publier une édition complète, traduite par Peter Stahel, continuée après sa mort par Georg Spalatin, et rédigée par Sebastian Brant. Brant était aussi responsable du programme des illustrations qui ont probablement dessinées et gravées par Hans Weiditz.[iv] Les dessins et les xylographies furent probablement été réalisés entre 1519 et 1521 ou 1522.[v] Cette édition, cependant, ne vit pas le jour, et après la faillite de Grimm, Georg Steiner acheta les matrices et les textes, pour publier le livre en 1532, avec un retard de dix ans.
Un tel retard n'était pourtant pas exceptionnel, de même que le fait que quelques images furent utilisées dans un autre contexte. La mise en page finale n'était peut-être pas exactement celle envisagée au début car la largeur des images ne correspond pas entièrement à la largeur des colonnes. Mais ces différences esthétiques restent dans la normalité de l'époque. D'autres publications montrent une légère différence entre la largeur des images et celle des colonnes, même si les illustrations ont été commandées pour une publication particulière. L'importance de l'édition résulte cependant, non des conquêtes de la mise en page, mais des liens entre les images et le texte, du fait que ce livre est une des premières publications non-bibliques. Elle comprend un très grand nombre d'illustrations, dont la qualité des images et les liens avec les autres illustrations de l'époque sont remarquables.
Le programme était développé par Sebastian Brandt, qui avait beaucoup d'expérience avec des programmes semblables dans ce genre de publication. Il a probablement donné à Weiditz une idée des illustrations, mais il restait le devoir du dessinateur et du graveur de les réaliser.[vi] Cette division de tâches était plutôt commune, non seulement pour des auteurs anciens, mais aussi pour des contemporains, et comprend la suite des images et leur contenu. Weiditz a du contribuer relativement peu à la sélection des scènes, son rôle principal étant plutôt de trouver une solution pour les questions iconographiques et artistiques. Beaucoup d'illustrations de ce livre traitent des scènes de la vie quotidienne et par conséquent ne posent pas de grands problèmes iconographiques.
Une des grandes exceptions reste par contre l'illustration pour le septième chapitre. L'image se rapporte aux idées de rationalité de Pallas Athéna concernant les toiles d'araignée, qui, même si très sophistiquées, seraient en réalité très fragiles et ne serviraient à rien. En effet, elle réfute ainsi toute forme d'ergoterie. Comme chacune des illustrations de ce livre, le sujet principal, ici, est une allégorie, un thème « abstrait », non théologique mais représenté soit par des actions, soit, comme ici, par des personnages et leur environnement. Par sa nature, le texte rejette des argumentations trop sophistiquées et pointues, mais c'est là le résultat du choix de Sebastian Brant en tant qu'auteur du programme et qui a probablement aussi proposé l'idée d'une telle représentation. Pour l'artiste la question était plutôt comment montrer une idée qui n'était pas facilement représentable. Le sujet de Pallas Athéna et d'une toile d'araignée est donné par le texte. Les hiboux dans l'arbre sont finalement des représentations d'Athéna, le palmier une référence à un pays étranger. La toile, mise à part celle d'une deuxième illustration du même livre, ne fut jamais utilisée dans des gravures de cette époque. Ici elle couvre toute la surface de l'image, restant attachée au bord de la xylographie et à l'arbre à droite. L'apparence de la déesse est offusquée par cette toile, mais la divinité ne réagit pas encore. Comme dans la plupart des autres illustrations, le protagoniste occupe la partie centrale du bloc, mais au contraire des autres images, elle ne se rend pas active. Elle regarde, attend, ne fait rien dans son armure antique et fortement décorée. Le déséquilibre créé par l'araignée et sa toile, n'est pas totalement éliminé par les hiboux dans le palmier ; au contraire, les différences dans la densité des structures renforcent même ces caractères spécifiques de la compréhension de l'image. De plus, le traitement est remarquablement différent sur un plan technique : à gauche une combinaison de lignes courtes mais étroites et des lignes ondulées pour les plantes, les cheveux et l'armure, et des lignes plus parallèles et étroites pour la partie droite.
Le sujet, donné par le texte et le programme de Brant, est au final seulement un aspect de l'importance de cette image. L'autre intérêt est la relation avec d'autres estampes de l'époque, les liens avec des nouveaux sujets et finalement la naissance d'une nouvelle iconographie. Il semble être une partie marginale, mais dans seulement relativement peu d'illustrations de ce livre le paysage, les plantes et les animaux prennent une place similaire. Certains graveurs du XVe siècle, tels que le Maître du Hausbuch, Martin Schongauer, Mair von Landshut, le Maître MZ ou encore Albrecht Dürer, ont commencé d'utiliser le paysage comme une partie importante dans leurs gravures. Mais ces paysages restent isolés, confinés à l'arrière plan, et servent comme écran pour les personnages animant l'image, car les personnages ne font pas vraiment partie du paysage. Pour certains sujets le paysage faisait partie depuis longtemps de l'iconographie, tel que pour le Saint Jérôme pénitent par Dürer (autour de 1496) ou par Cranach le Vieux (1509), le Saint Christophe Chrysostome aussi par Dürer (autour de 1496) et Cranach (1509), Adam et Eve (1504) ou le Saint Eustache de Dürer (autour de 1501). Mais ce qui manquait dans ces représentations étaient d'un côté les sujets profanes, les thèmes mythologiques et historiques, et de l'autre des paysages à proprement parler, sans légitimations religieuses. Ce dernier n'était pas encore développé, mais apparaît autour de la création des illustrations pour le Pétrarque. Le processus artistique est au centre des intérêts, en parallèles avec la question du paysage. Le Grand canon de Dürer de 1518, l'eau forte de Mercure et Vénus de Hans Burgkmair de 1520, les premiers paysages d'Albrecht Altdorfer, généralement datés autour de 1517-1522, l'utilisation du paysage dans les estampes de Cranach le Vieux, d'Altdorfer ou de son frère Erhard, mais aussi les tendances chez Weiditz lui-même, explicitent ce nouvel intérêt pour le paysage et la nature.
Weiditz montre avec le Pétrarque qu'il n'était pas seulement au courant des grands projets constitués à Augsbourg, le Weisskunig et le Theuerdank, des projets dans lesquels il était impliqué comme graveur, mais qu'il a aussi, au moins dans cette illustration, essayé de développer une idée radicale. A part le Saint Christophe de Altdorfer, datant de 1513, personne n'a essayé de représenter une personne dans un paysage d'une manière si claire. Athéna reste au milieu, à la gauche de la composition les plantes et les animaux, mais à droite, comme dans la xylographie d'Altdorfer, l'espace est plutôt vide sauf l'araignée et sa toile. Le sujet était donné par Brant, mais la solution artistique était entièrement développée par Weiditz. Finalement, il a repris certaines idées actuelles et les a combiné à ses besoins particuliers. Pour représenter la toile la plus grand possible, il a du la fixer aux bords de la matrice, pour éviter que certaines des lignes, notamment celles relativement fines, se brisent pendant l'impression. Cette toile en même temps a croisée plusieurs autres parties de l'image et a causé un haut degré de complexité technique. Cette manière était relativement connue à Augsbourg à l'époque et dans les publications du Weisskunig et du Theuerdank se trouve par exemple une grande finesse de la linéarité. Ce que Weiditz a essayé avec cette structure n'est pas seulement de trouver une représentation adéquate pour le sujet, mais surtout de montrer, que la xylographie peut aussi utiliser des structures extrêmement raffinées ou sophistiquées. Contrairement à la rhétorique, ces ergoteries nourrissent un but : le développement de l'art. Cependant, Weiditz n'a pas essayé de se mettre en compétition avec d'autres maîtres d'Augsbourg, tels que Hans Burgkmair par exemple.
[i] FRanciscus Petrarcha. Von der || Artzney bayder Glück/des gten vnd || widerwertigen. Vnnd weß sich ain yeder inn Ge=||lück vnd vnglück halten sol. Auß dem Lateinischen in das || Teütsch gezogen.[... ||)] Mit künstlichen fyguren durch=||auß/ gantz lustig vnd sch#[oe]n gezyeret.||(DAs Ander Bch ... ||)] Gedruckt z Augspurg durch Heynrich Steyner.|| M.D.XXXII.|| (=VD 16: P 1725).
Publié par gperthu à 17:06:32 dans Abonnement | Commentaires (0) | Permaliens
Salir la peinture
Gwilherm Perthuis
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Le fil noir Redon
Gwilherm Perthuis
Publié par gperthu à 17:04:13 dans Dernière livraison | Commentaires (0) | Permaliens
Pour l'araignée de Francis Ponge
Publié par gperthu à 17:03:18 dans Dernière livraison | Commentaires (0) | Permaliens
Max Berto
Tel est le mystérieux message que Patrick Gemai découvre un soir dans le miroir d'un poudrier oublié sur la table d'un café de province.
Qui est Patrick Gemai ? Le célèbre présentateur de la chronique télévisée « Une histoire extraordinaire », dans le film de Pierre Zucca, « Le secret de Monsieur L. »[ii]
« N'ALLEZ PAS... »Mais il est trop tard. Patrick Gemai (Pierre Arditi), a déjà fait le voyage, appâté par cette lettre de Victor Lumen, opticien, Saint-Loup-de-Varenne :
«...Il y a cent cinquante ans, dans ce village où j'habite, un inventeur découvrait le moyen de transformer les corps animés en images définitivement immobiles.Au matin voici donc Patrick Gemai, en professionnel toujours à l'affût « d'histoires extraordinaires », aux abords de la maison d'où Monsieur Lumen (Michel Bouquet) et sa fille Agathe (Irina Brook) l'observent à travers une lorgnette.
«Lumen : Tu vois que ton vieux père tient toujours ses promesses : je t'avais dit que je réussirais à l'attirer ici.On dirait le magicien Prospéro naufrageant le prince Ferdinand sur son île, et sa fille Miranda émerveillée de découvrir pour la première fois de sa vie un jeune homme en réalité.
« À présent, Agathe, écoute-moi avec attention : j'ai besoin de deux jours pour que le soleil soit favorable à l'expérience qui doit transformer ce garçon.En avançant vers la maison, Gemai décrit ce qu'il voit dans le micro de son magnétophone.
«...Cinq constructions mystérieuses sont dressées entre les arbres... »Et maintenant le voilà seul dans la pénombre d'une salle traversée d'un rayon de lumière qui vient frapper un grand miroir suspendu au mur. Dans ce miroir, le visage d'Agathe, extraordinairement lumineux, le regarde. Bruits de chaînes et d'engrenages, le visage bascule de bas en haut et disparaît.
Monsieur Lumen sort de sa cachette.
« C'est vous qui avez inventé cette machine ? »Pour inspirer confiance à son invité, Lumen ne sera jamais avare d'explications :
« Oh, pas du tout ! Je n'ai fait que reconstituer une installation décrite il y a plus de trois cents ans par le jésuite Athanase Kircher, le père de toutes les illusions ! »En tant que décorateur du film, c'est à mon tour de reconstituer cette installation en studio.
Pierre Zucca m'avait fourni l'élément clef : une gravure représentant la « Machine changeant les hommes en animaux », tirée du traité « Ars magna lucis et umbrae », du père A.Kircher, (1646).
Comme dans la plupart des illustrations de chambres obscures de cette époque, celle-ci est dessinée en perspective cavalière.
Nous prenons le parti d'interpréter en trois dimensions les déformations inhérentes à ce principe de représentation.
Le sol sera donc incliné, les parois obliques par rapport au plan du tableau, le damier du sol constitué de losanges. Ce dispositif a l'avantage de découvrir dans une vue frontale une partie de la coulisse d'où Lumen actionne ses appareils, dont il explique le fonctionnement :
« Le principe est extrêmement simple : un rayon de soleil, concentré par une lentille, frappe un miroir qui le renvoie sur un cylindre dissimulé dans cette grande boîte noire, sur lequel sont peints toutes sortes de visages. Éclairés alors par le rayon de soleil, les visages sont à leur tour réfléchis dans le miroir, où on les aperçoit comme des apparitions. Il suffit de faire tourner le cylindre pour changer à loisir les images. »
Je m'étais procuré quelques masques d'animaux de carnaval : lapin, tigre, grenouille...
Pierre les photographie en noir et blanc, fait aussi un très beau portrait d'Irina Brook - Agathe.
Il colorie ensuite les tirages à la main, suivant une technique qu'il affectionne.
Nous collons les images sur le cylindre. De son côté, Paul Bonis, notre chef opérateur, dessine à la craie le tracé des rayons lumineux sur des petits châssis tendus de tulle.[iii]
Retour à la machine de Kircher. Cette fois Gemai est à la bonne place pour se voir lui-même en pied dans le miroir, et quand Lumen actionne le cylindre, l'image d'une tête de veau se substitue exactement à son visage.
Qu'on veuille exciter sa curiosité, soit. Mais où sont donc les expériences extraordinaires promises ? Pour l'instant, on se croirait davantage dans une banale attraction foraine.
Pourtant, est-ce innocent si ce n'est pas la tête d'un animal que Lumen a choisi pour prologue à ses démonstrations, mais l'image charmante de sa propre fille ?Si je me suis attardé sur cette salle au cylindre, c'est qu'elle est au centre des mécanismes mis en œuvre par l'étrange Monsieur Lumen pour attirer, captiver, et enfin, capturer, le chroniqueur de télévision Patrick Gemai.
Réduite à la machine de Kircher, ce n'est qu'un curieux mariage entre la chambre noire et la
lanterne magique. Mais c'est primordialement une chambre noire - motif récurrent dans l'histoire qui se révélera avoir été, et destinée à être, l'outil d'expériences bien plus redoutables.
À l'étage, les volets de la salle à manger sont hermétiquement clos.
« Cette maison est pour moi une sorte de vaste chambre noire, vous comprenez ?Avec Victor Lumen, on ne sait jamais vraiment si c'est du lard ou du cochon...
On va tourner la scène. Pierre Zucca s'impatiente du temps que prennent les techniciens vidéo à caler virtuellement ce fameux meuble à la bonne hauteur. Mon assistant Patrick Weibel bondit et en deux tours de visseuse, voilà notre meuble fixé au décor dans la position souhaitée.
Puis c'est la démonstration du « vidéographe », avec lequel Lumen projette sur la table, en trois dimensions, à la façon d'un hologramme, un amusant duo de personnages saisis dans la rue du village.
Toutes ces curiosités ont certes fait patienter provisoirement le journaliste, mais le plus délicat reste à obtenir. C'est pourquoi, après lui avoir enfin présenté sa fille visiblement très émue, Monsieur Lumen glisse insidieusement:
« Il y a une expérience, surtout, Monsieur Gemai...une expérience de la plus haute importance pour moi, et pour vous...mais malheureusement, le soleil n'atteindra l'angle dont j'ai besoin qu'après-demain matin...Est-ce qu'il vous sera possible d'attendre ? »Et Gemai accepte. Les yeux d'Agathe... ?
Les évènements s'enchaînent que Lumen ne contrôle plus ou qui échappent à son champ de vision : la fuite à reculons d'Agathe, Gemai voulant la suivre et trébuchant dans un escalier virtuel. Agathe perchée en pleine nuit au sommet d'un mur dans le village désert et Gemai voyant la lune passer à travers son corps.
Et ce nouveau message sur le pare-brise de sa voiture : « JE VOUS EN SUPPLIE : FUYEZ ! »Alors que l'opticien tente par tous les moyens de le retenir...
Mais le comble, c'est lorsque enfermé dans la chambre noire du jardin, il voit son reflet multiplié à l'infini par un jeu de miroirs, et qu'Agathe, tendant le bras vers un de ces reflets, le capture et s'enfuit avec lui hors du miroir.
Le mystère auréolant la jeune fille a largement pris le pas sur les performances optiques de son père. Gemai confie à son magnétophone :
«... plus cette journée avançait... et plus l'image de la jeune fille hantait mon imagination. J'avais à chaque instant l'espoir qu'elle paraisse et, à force de l'attendre, j'étais devenu si nerveux que j'avais accepté de jouer avec l'opticien à un jeu absurde ... »Jeu qui consistait à trouver, parmi un grand nombre de bouteilles virtuelles, la vraie remplie d'eau-de-vie. Gemai perd beaucoup - les billets de banque s'amoncellent devant Lumen mais il aussi assez gagné pour être déjà nettement éméché.
Recommençant à perdre, il voudrait bien qu'on lui laisse une dernière chance.
«... Je vous laisse même toutes les chances que vous voulez, à condition que vous me promettiez de venir pour moi, poser demain matin.L'eau-de-vie est avantageusement venue au secours des ruses de l'opticien : Gemai accepte sans hésitation. À moitié ivre, il aperçoit Agathe immobile dans son fauteuil, s'avance pour tenter de la toucher :
« Vous comprenez, Monsieur... Je suis perdu maintenant... Je ne sais plus que croire : mes yeux me trahissent, et seuls mes doigts... », doigts qui traversent le dossier du fauteuil où Agathe était assise : comme les bouteilles, comme l'escalier, le fauteuil serait donc lui aussi virtuel ?
Nuit. Grimpé sur une échelle, Gemai surprend par une fenêtre Agathe en discussion avec son père. Si l'on distingue clairement les paroles de Lumen:
« ... Si tu l'aimes, je n'ai que cette solution-là !... », celles d'Agathe, en revanche, sont parfaitement incompréhensibles et de plus accompagnées de mouvements effectués à l'inverse de mouvements habituels. Intuitivement, il a branché son magnétophone.
Plus tard en effet, rembobinant l'appareil, il reconstitue - à l'endroit - le langage inversé de la jeune fille :
« C'est vrai que je t'ai supplié de l'attirer ici et de tenter une nouvelle fois cette maudite expérience !... Mais j'avais besoin de son amour, tu comprends ? Pour ne pas devenir folle ! Je suis si seule ! »Le lendemain, malgré tout, il assiste (tranquillement ?) à la disparition progressive des éléments du décor du salon dans lequel il jouait avec Lumen, à l'aide d'un procédé dont celui-ci, à son habitude, ne fait aucun mystère : un système de projection à partir d'une maquette.
Ce n'est presque plus étonnant, dans cette maison où tout n'est que faux-semblant.
Il ne subsiste du décor que des parois nues et deux ou trois meubles de première nécessité.
Mais Gemai qui a reconnu dans la maquette le fauteuil d'Agathe en miniature, pose enfin la question :
« Qui est Agathe, Monsieur Lumen ... Agathe qui marche à l'envers, qui parle à l'envers. Qui peut s'asseoir sur la simple image d'un fauteuil fabriqué par vos projections... ? »Monsieur Lumen se laisse alors aller aux confidences. Bien qu'opticien avant tout, il ne dédaignait pas, pour le plaisir, de montrer en public quelques-unes de ses expériences « amusantes », pour lesquelles Agathe petite fille lui servait de partenaire, pouvant sans peine se cacher dans les boîtes à double-fond.
Rue Notre-Dame de Lorette. Nous débarquons dans la boutique de magie de Georges Proust[iv] et lui exposons notre projet - sous l'œil amusé de Pierre Etaix assis dans un coin. Nous repartons avec de précieux documents sur les secrets des illusionnistes - trucs d'apparitions, disparitions, spectres, métamorphoses - à coups de miroirs et de stores à ressorts...
Ce secret, on l'aura deviné depuis longtemps : Agathe n'est plus qu'un fantôme spéculaire[v].
À la façon d'un détective de roman, reprenons chronologiquement les faits :
- Agathe, au cours d'une expérience d'optique de son père, a été piégée accidentellement et transformée en créature virtuelle. (Éternellement vivante ?)
- Dans son nouvel état, elle ne peut tomber amoureuse que d'une autre image, et ce sera celle du séduisant chroniqueur de télévision Patrick Gemai[vi]. (Image électronique, celle-là, mais non moins virtuelle.)
- Pour rompre la solitude de sa fille, l'opticien n'a pas le choix : reproduire sur Gemai la fâcheuse expérience qui a dématérialisée Agathe, afin qu'il puisse la rejoindre « dans l'envers de ce monde.»
- Lumen attire chez lui le journaliste, sous prétexte de lui faire part de certaines expériences « extraordinaires. ».
- À plusieurs reprises, Agathe cherche à prévenir l'homme qu'elle aime d'un danger fatal.
- Car il y a bien un drame dans l'air. Gemai a pu entendre (à l'endroit) sur son magnétophone les paroles de la jeune fille : « Mais je l'aime tant que je ne veux pas qu'il meure, lui aussi ! »- Malgré les avertissements d'Agathe et tout ce qu'il a entendu, Patrick Gemai - bien qu'au départ retenu pour «une expérience de la plus haute importance » - accepte sans hésitation de poser pour une simple photographie.
- A-t-il été pris au piège au point de tomber à son tour amoureux d'une image ?
Reste à reconstituer la mise en scène du crime, du moins de sa tentative...
Par le système optique relié à la salle au cylindre, Gemai observe Agathe rôdant autour des structures du jardin - lentilles et miroirs sur des bras articulés - aperçues à son arrivée.
Lumen l'interrompt brusquement. Nous sommes le jour du solstice d'été.Comme Victor Lumen, Pierre Zucca avait plus d'un tour dans son sac.
Dans le cadre d'une soirée à priori consacrée aux nouvelles technologies, c'est par un chemin détourné qu'il arrive à insinuer ses propres réflexions sur la nature de l'image - tout en respectant d'une certaine façon la règle du jeu (déclinaison de trucages vidéo, etc.).
Sous forme de feuilleton, il construit un conte aux allures imprégnées de littérature fantastique : l'inventeur dépassé par son invention, le jeune homme séduit par une créature étrange et inaccessible, les machines mystérieuses...
Et pour commencer, il situe son histoire dans le village de l'inventeur de la photographie...
Mais ce n'est pas suffisant. Pour mieux pénétrer le secret de l'image, il faut remonter aux sources de sa fabrication, jouer avec un vocabulaire plastique aujourd'hui oublié : chambres obscures, mégascopes, lanternes magiques...
Partageant avec Pierre la même passion pour l'optique et ses illusions, je ne pouvais que le suivre sur le terrain de ces mystérieux appareils - aux effets d'autant plus enchanteurs que leurs configurations semblent si clairement lisibles. Nous retrouvons en eux le charme des jouets anciens.
Comme Coppélius qui a créé un automate si « vrai » qu'on peut en tomber amoureux[viii] Lumen, lui, a transformé sa fille en image et la fait passer pour une créature réellement vivante.
Gemai est tombé dans un double piège, en premier celui tendu par l'opticien sous couvert de curiosité professionnelle, et parallèlement celui que constitue l'image de la jeune fille. Et c'est avec soumission et fatalisme, on l'a vu, qu'il se prête à la séance de pose pour un prétendu « daguerréotype ».
Monsieur L. ose lui dire, pour le réconforter avant de le faire passer de l'autre côté :
« Il n'y a pas de quoi vous plaindre, l'endroit ne vaut plus rien. »Cela voudrait-il dire que la photographie rend possible ce que la réalité nous refuse ?
Toujours est-il que Patrick Gemai en attend bien une révélation :
«J'espérais, contre toute logique, que cette photographie me permettrait d'apprendre ce que sans elle, je ne pourrais jamais parvenir à savoir : les images étaient en effet, depuis mon arrivée chez Monsieur L., la seule cause d'erreur et en même temps, la seule source de connaissance. » N'est-ce pas la voix même de Pierre Zucca que l'on croit entendre ici?« C'est la volonté de paraître plus réelle que la réalité elle-même qui rend la photographie dangereuse. »[ix]
Publié par gperthu à 17:02:27 dans Dernière livraison | Commentaires (0) | Permaliens
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