• Numéro 4 | paru le 28 novembre 2008 | Redon

    Le fil noir Redon


     

    Gwilherm Perthuis

     

    <?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p> </o:p>« En observant minutieusement mes noirs, je trouve que c'est tout spécialement dans la lithographie qu'ils ont leur force maximale ». Odilon Redon
    <o:p> </o:p>La densité du noir est particulièrement saisissante dans l'encre sur papier vergé intitulée La Tête dans corps d'araignée (23,8 x 31,3 cm, Paris, musée d'Orsay). Le motif représentant un visage de ¾ émergeant d'une petite boule velue entourée de tentacules, occupe une place très restreinte au cœur de la feuille. L'opposition entre l'araignée très noire et les larges marges blanches détache le sujet de son support. Les annotations chiffrées au crayon bleu dans la partie inférieure sont les repères permettant le transfert lithographique du dessin : transfert qui fera gagner en puissance les noirs.
    <o:p> </o:p>Le thème du visage enserré dans un objet globuleux est récurrent dans l'œuvre graphique de Redon. L'artiste en fait une sorte de fil conducteur dans les variations surréelles qu'il propose dans la suite lithographiée Le Rêve (1879). Des corps morcelés : le visage retire l'attention, parfois l'œil seulement, l'aspect globuleux permettant de construire des assemblages avec des bulles, des coquilles, ou orifices... Eléments qui dans le vocabulaire de Redon rentrent en fusion avec des objets architecturaux, des minéraux, des végétaux, ou quelques insectes « soigneusement choisies »[1] dont les araignées. Les univers littéraires de Baudelaire ou de Poe sont souvent sous-jacents aux choix iconographiques.
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    <o:p> </o:p>Pénétrer du regard l'œuvre graphique d'Odilon Redon, c'est se laisser prendre et enfermer par les pièges de l'univers arachnéen. Tout nous fait converger vers l'araignée dans les dessins et les lithographies de Redon : du fusain friable et poussiéreux évoquant une vieille toile en train de disparaître, en passant par le grand thème symboliste de la mélancolie dans lequel s'inscrit l'artiste, jusqu'au sujet même de l'araignée que Redon traite à plusieurs reprises directement au fusain ou par l'intermédiaire de la pierre lithographique.
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    <o:p> </o:p>L'œuvre graphique forme ainsi un tout, régie par le domaine de l'araignée, qui est fixé par divers points d'ancrages : techniques, iconographiques, philosophiques, comme la toile ancrée par différents points dans le coin d'espace qu'elle colonise. Le fusain se désagrège, tombe en ruine lors de son application sur le papier ou sur la toile. Le reliquat de matière fixé sur le support conserve visuellement une impression de volatilité et d'effacement, de précarité, qui trouve parfaitement son équivalence dans l'œuvre de l'araignée, la toile, qui tout en retenant le regard pour son extrême régularité formelle, peut être réduite à une poignée poussiéreuse en un instant.
    L'iconographie développée par Odilon Redon dans la planche 6 de la suite Les Songes[2], prolonge l'univers arachnéen fixé par la technique du fusain. La fenêtre précédée d'un grille orthogonale, fait écran et ferme l'espace dans lequel le regard est enfermé, contenu. Comme la toile constituée d'une structure géométrisée dont la portée est de capturer la proie, l'espace d'incarcération fermé par la trame est une transposition à échelle humaine du piège de l'araignée.
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    <o:p> </o:p>Odilon Redon affronte également frontalement le thème de l'araignée dans quelques fusains et lithographies tirées des dessins. Nous connaissons deux fusains représentant l'insecte en train de sourire comme par provocation, dont l'un est conservé au musée d'Orsay. L'araignée, elle sourit, les yeux levés, réalisée en 1881 sur un papier vélin chamois, a été lithographié en 1887[3]. La boule duveteuse qui constitue la tête et le corps de l'araignée sont extrêmement sombres dans le fusain, tandis que le passage lithographique permet de rendre plus distinct les détails anthropomorphe de son visage. La mise en page du sujet est également différente dans la lithographie : l'araignée est recentrée et bénéficie d'un espace plus large, dans l'épreuve imprimée. Redon joue avec l'expression humaine de l'insecte de la mélancolie : il le fait sourire ou pleurer, variant ainsi le rapport dramatique au sujet de valeur emblématique.
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    <o:p> </o:p>La collection Scharf-Gerstenberg, accessible depuis quelques mois à Berlin sous le titre Surreal Welten, rassemble des œuvres d'art du XVIIe au XX e siècle qui ont pour point commun de faire partie d'une sphère surréaliste et d'avoir tenus un rôle pour la construction et la diffusion de l'identité surréaliste (dans les années 1920-1930). Redon y tient une place remarquable avec quelques fusains importants et des lithographies qui furent collectionnées par le chef de fil du groupe surréaliste, André Breton. Un éclairage contemporain présenté dans la même salle, prolonge les fils oniriques tendus par Redon : un dessin de Gerhard Altenbourg intitulé Huldigung am Redon (Hommage à Redon, 1966). Ce dessin est constitué d'un dense réseau de traits posés de manière aléatoire, dont la structure renvoi à la trame intellectuelle et graphique développée par Odilon Redon. Altenbourg, artiste contestataire de l'ancienne RDA fut persécuté par la Stasi pendant les années de guerre froide. Il dresse un portrait arachnéen d'Odilon Redon, dont nous avons pu mesurer l'importance au travers de quelques unes de ces œuvres.


    [1] Baudelaire Allusion poème
    [2] « Le Jour », suite Les Songes, planche 6, lithographie, 21 x 15,8 cm

    [3] L'araignée, elle sourit, les yeux levés, 1881, fusain estompe, traces de gommage, grattage (rayures), fixatif, sur papier vélin chamois, 49,5 x 39 cm, Paris, musée d'Orsay (RF 29932)



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