• Numéro 3 | Beurard Valdoye Schwitters

      Patrick Beurard-Valdoye
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    L'ÎLE DE SCHWITTERS

     

     

    <o:p> </o:p><o:p> </o:p>modèle transi — ça dure et c'est rude — Schwitters contreplongeant sur Falkenthal langue pendue frétillante — mais ne parler sous aucun prétexte —
    un relief collé ça représente quoi ? [Schwitters] Tu es un peu fou un compositeur produit des émotions à partir de sons et de rythmes qui ne représentent rien moi je compose avec couleurs et formes ressens-tu le rythme et l'harmonie ?
    ton portrait ça représente Falkenthal contreplaqué debout en buste facial — et il te reste plus de dents qu'à moi qui n'en ai que quinze — Et ça va coûter cher ce plaisir ? [Schwitters] Si tu y tiens tu paieras les couleurs
    <o:p> </o:p>le relief favori de Falkenthal est un assemblage avec plumes d'oiseaux
    rendre beau du rien du léthale quel métier souverain
    <o:p> </o:p><o:p> </o:p>madame Falkenthal un peu nature ne tourne parfois la langue qu'une seule fois avant de l'ouvrir Schwitters en train de peindre à l'œil son portrait en échange du contreplaqué et des couleurs teints tout vite traits peints tendus en deux temps trois mouvements rouge central de lèvres avec tache blanche sur pointe du nez ombres kaki à gauche du nez puis tache bleu lavande en bas contrepoint de l'œil droit du vite fait à la 6-4-2 un temps pour tout Quand tu touilles les œufs de l'omelette se dit Evy tu vas vite mais pour trier ce qui pique ddes pins tu prends du temps car Kurt laisse plein de piquants trop vite un point c'est tout tableau terminé Evy fait une mine son menton ne reconnaît plus menton traversé d'une traînée blanchâtre horizontale parallèle aux lèvres Evy montre l'endroit trop grossier là en galoche — une fauconnerie — là le ton monte Schwitters jette le pinceau il crie Un tableau n'est pas une photo et disparaît disparaît réapparaît un beau jour avec une robe bleue pour madame et pour le portrait un cadre du même bleu ramené tout juste d'Oslo
    <o:p> </o:p>quant au portrait d'une dame davantage de risques toujours des difficultés des imprévus Schwitters plus à l'aise avec les hommes des ils sinon l'île sur Hjertøya l'alchimie aurait du prendre le secret d'une île c'est le secret de l'espace mêlé à celui des femmes Schwitters n'a jamais pu peindre qu'Helma elle le comprend elle le pressent Assieds-toi là au bord de la fenêtre incline la tête vers le dehors légèrement haut de chambranle vert amande dominé de rose bas de chambranle jaune de naple traînée rose derrière la chevelure dans l'entre-deux un tournesol soleil d'Helma — l'île est un soeil que l'espace inattentif écrase en absence d'Helma — tache vanille dans le creux du menton et pointe de vert dans l'iris encore au coin de l'œil Schwitters en blouse blanche si proxime la présence d'Helma imprimée sur contreplaqué au rythme de l'averse mordant sans désemparer le bois de la maison isolant la chambre la séance de peinture isolant l'île reliée au continent par un mystérieux cordon ombilical que la tempête tente de rompre comme si le combat vivant entre terre et mer se ravivait rappelant les origines que se prépare-t-il pendant notre sommeil quelles eaux démentielles s'annoncent ? se pourrait-il que Schwitters peigne l'ultime portrait d'Helma ? tant qu'il œuvre rien d'autre ne surviendra le peintre ne réside pas sur une île déserte il n'a planté aucun drapeau dès accostage l'île qui est manque n'est jamais oubli Hjertøya est habitée de mémoires d'hommes chaque île traversée d'un langage prétendu dissonant sur le continent à l'image de ses narrés grotesques l'île fréquentée par un créateur l'île est le créateur Schwitters sans traquer le mythe de l'origine poursuit une neuvoie à l'abri des tempêtes du monde sa préscience lui indique qu'il portraiture Helma pour la dernière fois une tension silencieuse les unit autant qu'elle s'acharne à les éloigner un silence du même ordre que le mutisme de la nuit dissimulant un secret toute île est mystère épié espionné par d'étranges vaisseaux d'invisibles sous-marins sur quoi il vaut mieux fermer les yeux
    <o:p> </o:p>le tablier d'Helma par-dessus le damier du chemisier mains jointes posées sur les genoux que fixe-t-elle absente regarde-t-elle la cahute ? rien n'est plus proche que le monde intérieur noué débordant d'indicible à l'orée de la mélancolie Helma miroir du dedans tout le reste hormis la cahute empli du mutisme cette colère du hors d'eux assourdie par la pluie le soleil est bien de leur côté l'île-du-cœur demeure un soleil tant qu'Helma reste ici rien n'arrivera tant qu'il peint son aura au bord de la fenêtre tant que le cœur tient d'ailleurs bon signe le chat est encore monté sur ses genoux ce matin à cette même place Schwitters trempe le pinceau dans un peu de rouge pour signer en bas à droite KS 39
    <o:p> </o:p><o:p> </o:p><o:p> </o:p><o:p> </o:p>LE SCHWITTERS DU MUSÉE
    <o:p> </o:p><o:p> </o:p>Falkenthal et Madame gravissent les degrés de marbre rose incrusté de coquillages en fossiles blanc-cassé prennent à gauche sans tenir compte scrutent franchissent une à une les salles en enfilade progressent aux grinces du parquet de liège longent les hautes baies à rideau jusqu'à la salle n°36 au fond  : peinture française
    aperçoivent dans l'axe du couloir le jeune coq en marbre de Gilioli se tournent côté mur gauche : il est là
    le Schwitters est près du coin à droite de la Maison rouge de Vieira da Silva sur la même cimaise que le Maurice Estève et Cléopâtre de Rouault au cœur du cabinet désert un banc fait face au grand Manessier Hiver du mur perpendiculaire et faisant pendant au Picasso de la période bleue
    le couple ému ose à peine s'approcher en silence
    le petit collage — inventaire 2848 — en cadre doré avec passe-partout gris pâle a été rivé à une planche vissée au mur blanc pour prévenir du vol
    contre le mur il y a une femme accroupie de Laurens
    il y a également un petit tableau vertical juste sous le Schwitters une sorte de dessin frotté ou strié en forme d'oiseaux en tête-à-tête dont Falkenthal a oublié l'auteur
    rendre visite à leur collage et avoir contribué à ce que la Natjonalgalerie ait acquis une œuvre de leur ami
    <o:p> </o:p>c'était il y a bien trente cinq ans
    un matin Schwitters enveloppe plusieurs collages profite d'une accalmie pour quitter la cahutte d'Hjertøya descend au petit port s'embarque dans le fjord et la barque atteint le débarcadère en une demi-heure
    sur leur table à manger déficèle le paquet invite Madame Falkenthal à accepter l'un des collages en cadeau de mariage et quand elle a retenu le plus sympathique de tous : Tu as choisi le meilleur
    encadré sous verre placé au-dessus du bureau il est usuellement l'objet de railleries mais c'est le cadeau de mariage de l'ami Kurt excentrique et si aimable à la fois
    ici tout le monde préférait ses portraits mais en fin de compte il eut raison
    <o:p> </o:p><o:p> </o:p><o:p> </o:p>kraft, carton, coin brûlé, conscience collée, teintes graduées crème à ocre, parmi bande mirée moirée gris bleuté tramée, ARN, mariage, ocre et beige, rose délavé, MONTE ROSA IM MITTELMEER, vermillon dilué traversé longtemps de jour, rouge, molde, ajouré, bout de photo d'eau, gris mine écrit en vertical, jours sans nuit merzés sur hjertøya l'île au cœur, MARZ, fond blanc, imprimé, 31 TAGE, mots inscrits sur jaune coquille, palette à lettre en débris découpés colorés, NORG, SORTLA, sort d'exil, traqué à sortland, pâleur fin de cadre doré, couleur douleur cailloux lancés envers réfugiés, cris, R PLASS, I sans place, oral à l'orchestre, ONAL = THEATRET national, plein de contrepoints noirs non sans pain au MARSIPAN, schwitt.
    <o:p> </o:p><o:p> </o:p>Extraits du Narré des îles Schwitters, éditions Al Dante, 2007.

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